Voici une brève nouvelle de J.B. Priestley tirée de la revue Planète #15. Ce court texte exprime habilement le ressenti que nous éprouvons lorsque nous commençons à nous éveiller et nous rendons compte que « tout le monde dort ». Bonne lecture!


Monsieur le Ministre de Sa Majesté… et l’étrange meeting de Leadington

Le train faisait moins de bruit. « C’est le moment », se dit Cobthorn. Il se pencha pour secouer la cendre de son cigare.

– Il se trouve d’ailleurs, dit-il, que je suis le ministre chargé de cette affaire.

– Ah oui? dit l’homme.

Il n’y avait, dans le ton, rien que la plus stricte politesse. Ou bien il n’était pas impressionné, ou alors son attitude était de défi. C’était un type rondelet, au visage large et pâle, boudiné dans un mauvais complet. Il n’avait pas la tête de quelqu’un qui rencontre des ministres tous les jours.

– Oui, je suis sir George Cobthorn.

Sir George se rendit compte qu’il n’avait pu retenir une pointe de vanité, et son irritation s’en accrut.

L’homme se contenta de hocher une fois la tête. Calme, il semblait ne jamais perdre d’énergie en mouvements ou mots superflus. Un tel contrôle, Cobthorn n’avait jamais réussi à l’acquérir. Motif supplémentaire d’agacement.

– Nous organisons un grand meeting ce soir à Leadington, s’entendit poursuivre Cobthorn. Je ferai un rapport politique d’une certaine importance.

L’homme sourit et fit un autre signe de tête.

– Je ne peux trahir ce rapport, bien sûr, continua Cobthorn qui s’était juré de susciter quelque intérêt, mais je puis vous dire qu’il représente un changement de politique qui… hum !… va apporter une bonne dose de nouveauté dans notre vie. D’ailleurs, la presse vous le dira demain.

L’homme sourit, là encore, par pure politesse. Inutile de se faire des illusions: il se foutait éper¬dument de ce que sir George Cobthorn pouvait bien dire ou faire.

C’était exaspérant. Cobthorn regretta d’avoir parlé. Mais le mal était fait: toute attaque contre son moral pourrait retentir sur son discours du soir. Il lui fallait sortir de là victorieux. Et puis, ce bonhomme méritait une leçon.

– Je crains de vous ennuyer, dit le ministre de Sa Majesté avec une ironie sauvage. Nous, hommes politiques, nous avons vite fait d’oublier qu’il existe encore des gens indifférents aux affaires de leur pays.

Il termina sur un bref éclat de rire sarcastique. C’était un rien puéril, mais il fallait faire quelque chose.

L’homme semblait le contempler de très loin. Ce regard immobile et distant donnait à Cobthorn l’impression d’être tout petit, stupide et vain.

Après tout, quoi! il était sir George Cobthorn, membre du gouvernement, responsable d’un vaste département public, habitué à jongler avec les milliards. Qui était cet homme? Ah! voilà ce qu’il fallait savoir.

– Vous êtes… hum!… vous êtes de Leadington? s’enquit-il d’un ton protecteur.

– Non, je suis comme vous, répondit l’autre sans trouble. J’y vais pour tenir un meeting. Seu¬lement, ce n’est pas un grand meeting. Peut-être six personnes.

C’était donc cela!

– Ah! Nous ferons mieux, je pense, dans le vieux Beaconsfield Hall! Avec un peu de chance, sûrement entre deux et trois milles.

Cette fois, l’homme jeta un coup d’oeil critique sur Cobthorn, et prit un livre.

– Vous ne dites rien? demanda Cobthorn avec de l’impatience dans la voix.

– Dois-je dire quelque chose?

C’était plus qu’une impolitesse flagrante: un adulte patient qui s’adresserait à un enfant.

Cobthorn était fatigué. Il avait été retenu à la Chambre la nuit précédente, et il se faisait du souci pour le meeting du soir. Il eut du mal à maîtriser son humeur.

– À vrai dire, cher Monsieur, il m’est parfai¬tement égal que vous disiez ou non quelque chose. Seulement, je trouve votre attitude un peu étrange de la part d’un gentleman. Nous vivons une époque difficile, vous savez. Nous avons des problèmes essentiels à résoudre.

– C’est exact, reprit l’homme avec douceur. Mais ce qui vous paraît essentiel peut me paraître insignifiant.

– C’est bien possible! — Cobthorn devenait agressif. — Mais j’espère, pour notre bien à tous, que vous n’allez pas dire cela à votre meeting. Vous feriez mieux d’y renoncer et de venir au mien. — Il rit avec supériorité.

Dans quelques minutes, ils seraient arrivés. Inutile de poursuivre cette conversation. Cobthorn ferma sa serviette et se leva.

L’autre était debout aussi. Leurs regards se croi¬sèrent, pour la première fois à ce niveau, de très près. Cobthorn avait l’habitude de manier les hommes. Mais il cligna des yeux. Il y avait quelque chose de curieusement lumineux et dense dans le regard de l’inconnu.

– Ces six personnes à qui je compte m’adresser, dit l’homme, se débattent, au moins, pour rester vivantes.

– Les deux ou trois mille à qui je vais m’adresser aussi.

– J’ai bien peur que non, dit l’autre avec calme. La plupart des gens, à Leadington comme partout ailleurs, sont endormis ou morts.

Cette réflexion dépassait vraiment les limites.

– Ceci me semble parfaitement stupide et arrogant! cria Cobthorn, furieux.

– Très bien, dit la voix, comme si elle venait de très loin derrière ce regard qui ressemblait main¬tenant à un voile incandescent. Vous verrez bien. Ils entraient en gare, et le temps que Cobthorn prenne sa valise, son chapeau et son pardessus, l’homme était parti.

C’était, à coup sûr, un illuminé qui parcourait le pays en racontant des idioties à de petits groupes de gogos. Peut-être aussi, poussant la mystification, avait-il mis au point un truc d’hypnotisme, avec son regard brillant. Cobthorn eut un grognement irrité. C’était bien fait pour lui. Il n’aurait pas dû perdre son temps à bavarder avec ce type, au lieu de relire ses notes.

– Porteur, Monsieur?

– Oui.

Et alors, il remarqua que le porteur, un vieux bonhomme, semblait être en transes. En fait, il n’eût pas été idiot de dire qu’il était à moitié endormi. D’ailleurs, ce n’était pas si surprenant. Bien des gens sont de parfaits endormis, ce qui explique une grande partie de nos problèmes éco¬nomiques. Cela vaudrait la peine d’en dire un mot au début du discours. Il y aurait là une bonne citation pour la presse.

Deux ou trois photographes l’attendaient sur le quai. Avec eux un petit groupe dans lequel il reconnut le vieux Douglas Jerdan, président du Parti local, et Morrow, agent de la circons¬cription de Leadington. On les photographia ensemble. Puis il lui fallut dire quelque chose aux journalistes qui n’étaient pas brillants.

Arrivé au Midland Hotel, où on lui avait retenu un appartement, il put observer à loisir Jerdan et Morrow.

Cela vint comme un éclair, alors qu’il s’asseyait dans le salon: le vieux Jerdan n’était pas seu¬lement vieux et ridicule, il était mort. Il était probablement mort depuis des années. Bien sûr, il pouvait encore se déplacer et parler, mais Cobthorn le vit très nettement: il était mort.

Après cette découverte indécente, Cobthorn éprouva quelque difficulté à parler au vieux Jerdan. Lorsqu’il eut bafouillé quelque temps, il se tourna vers Morrow:

– J’ai entendu dire que vous étiez parfait pour l’organisation locale. On a parlé de vous, l’autre jour, au Bureau central.

– Cela me fait plaisir, sir George, dit Morrow. Mais je suis très bien secondé ici.

– Comment s’annonce le meeting de ce soir?

– On ne peut mieux, sir George. Tous les billets sont pris pour le parterre et le balcon, et mes organisateurs attendent un nombre respectable de personnes, même pour le poulailler.

Cobthorn ne sut que répondre. On ne dit pas à un type aussi chic et zélé qu’il a une tête d’endormi. On aurait cru un homme parlant et gesticulant dans son sommeil.

Un salon dans le Midlard Hotel, à Leadington, est un décor parfait pour une conversation avec un mort et un somnambule. Cobthorn inspecta du regard l’appartement froid et triste, et aperçut, fort heureusement, une sonnette.

– Que diriez-vous d’un verre? s’écria-t-il sur un ton faussement enjoué.

Le garçon qui vint prendre la commande était un homme très jeune qui semblait arrivé de fraîche date d’un pays de la Méditerranée orientale. Il paraissait aussi profondément endormi. Comme Morrow, ses yeux étaient grands ouverts et il se déplaçait avec une aisance relative. Mais Cobthorn sut tout de suite qu’il était endormi.

– Maintenant, écoutez, cria Cobthorn. Je ne veux pas que ce soit vous qui m’apportiez ces rafraîchissements. Peu importe la raison, mais je ne veux pas. Dites qu’on envoie un autre garçon.

– Qu’est-ce qui n’allait pas, sir George? demanda Morrow.

– Si vous tenez à le savoir, répondit Cobthorn sèchement, il m’a paru plus qu’à moitié endormi.

– Il y en a des tas comme cela! murmura le vieux Jerdan, toujours aussi mort.

– Leadington est très vivante, pourtant, dit Morrow dans son sommeil complet. J’en ai été moi-même surpris.

– Eh bien! j’espère que je le serai aussi, s’entendit grommeler Cobthorn.

Il commençait à prendre cet endroit en grippe. Quelques minutes après, la surprise arriva. Elle arriva avec le garçon qui apportait les rafraîchis¬sements. C’était un homme d’un certain âge, aux gestes lents et mesurés, et à l’oeil vif. Au grand soulagement de Cobthorn, il était à la fois vivant et réveillé.

– Voilà qui est mieux, s’écria Cobthorn, comme s’il accueillait ainsi les rafraîchissements.

Mais non, cela ne valait pas mieux. L’instant d’après, alors que le garçon lui présentait la note à signer, Cobthorn sentit aussitôt que cet homme était bien trop vivant et réveillé. Il y avait une complicité moqueuse dans son oeil qui semblait dire : « Oui, moi, ça va; mais combien allez-vous en trouver comme moi? » Il savait que le vieux Jerdan était mort, que Morrow était endormi, et il savait que Cobthorn le savait. Il fallait abso¬lument que Cobthorn lui dise quelque chose.

– Êtes-vous de service tard, ce soir?

– Non, Monsieur. Je quitte à sept heures. Le ton était respectueux autant qu’il devait l’être, et pourtant la complicité moqueuse demeurait.

– Vous feriez bien de venir à notre meeting, alors, lui dit Cobthorn, sur un ton plein de suffi¬sance. Cela pourrait bien être intéressant.

– J’en suis persuadé, Monsieur, dit le garçon avec douceur, mais je ne suis pas libre ce soir. Nous sommes un petit groupe à nous réunir une fois par mois…

– Ah oui? s’écria Cobthorn plus fat que jamais. Et de quoi parlez-vous? Du communisme?

– Oh! non, Monsieur. — Et soudain l’homme ouvrit tout grands les yeux, et Cobthorn fut immédiatement persuadé qu’il avait déjà vu ces yeux-là. — Ce n’est pas ça du tout, Monsieur. Désirez-vous autre chose? Merci à vous, Monsieur.

Cobthorn fut content de le voir s’en aller et, pourtant, il se sentit à plat lorsqu’il fut parti. Les rafraîchissements ne réveillèrent pas Morrow et ne rappelèrent pas le vieux Jerdan à la vie. Cobthorn fit un effort, se mit à parler du Parti: il leur raconta ce que le Premier ministre lui avait dit le jour précédent, et deux blagues sur le leader de l’opposition. Ainsi passa le temps. Mais, même lorsqu’ils riaient, ils étaient tout aussi morts ou endormis.

Finalement, ils se retirèrent, pro¬mettant qu’on ne le dérangerait qu’un quart d’heure avant le meeting.

Il essaya de relire ses notes. Cela avait un sens, mais pas celui dont il avait besoin. Il était main¬tenant convaincu que le petit homme rondelet et pâle du train lui avait joué un tour d’hypnotisme. Il y avait un truc quelconque. Cobthorn se dit, pour se rassurer, que l’hypnose n’aurait bientôt plus d’effet; la pensée de s’adresser à un large public de morts ou d’endormis n’était qu’un cauchemar.

Parce qu’il voulait un autre rafraîchissement, pour voir ce qui arriverait, il sonna de nouveau. Ce fut le très jeune garçon qui répondit. Cette fois encore il paraissait endormi. Quand il revint, avec un whisky à l’eau, Cobthorn ne put s’empêcher de dire:

– Mais qu’est-ce que vous avez donc?

– Pardon, Monsieur?

– Vous êtes à moitié endormi, dit Cobthorn avec sévérité.

Le garçon protesta presque violemment et, sur son front lisse et olivâtre, la sueur perla. Il était bien éveillé, disait-il, il avait même beaucoup d’ouvrage, car il servait deux étages entiers. Et Cobthorn dut admettre en lui-même que, dans un sens, c’était injuste d’accuser ce garçon. Il n’y avait rien de superficiellement somnolent, chez lui. Honnêtement, il faisait bien son métier. Et pourtant, malgré sa sueur et son effroi, il appartenait à une nombreuse population de somnambules. Cette pensée inquiéta Cobthorn, lorsqu’il fut de nouveau seul. C’était ce que l’homme du train avait voulu dire: il y avait un point de vue, qu’il avait pour ainsi dire imposé à Cobthorn, d’où l’on découvrait que la masse des êtres qui s’imaginaient vivants et éveillés, étaient dans la mort ou le sommeil.

Cobthorn saisit ses notes et se leva d’un bond. Il se contraignit à imaginer qu’il était déjà sur la scène de l’imposant Beaconsfield Hall. « Monsieur le Président, mes amis », prononçait-il avec emphase, et il entrait majestueusement dans le sujet de son discours, lui, vieux loup de mer de la politique, vieux confident de la Couronne.

Quelques traits d’esprit (il entendait presque les rires de la foule) et il énonça les points préli¬minaires. Tout allait bien. Puis il en vint à son compte rendu de la politique du gouvernement, en expliquant tout d’abord la tendance générale, citant ensuite le rôle que son propre ministère y jouerait. Il avait à peine besoin de regarder ses notes. Il était éloquent, lucide et persuasif. « Je peux vous assurez, mes amis… », tonnait-il en silence, Alors, il s’arrêta, glacé d’horreur, car il lui sembla qu’il parlait dans son sommeil.

La grande salle à manger du Midland Hotel, à Leadington, est un compromis entre le palais hindou et les bains municipaux. Un trio de musi¬ciennes, la mine triste, »jouait des mélodies. Le front lourd de secrets d’État, Cobthorn se dirigea vers sa table d’un pas martial. Le beau monde envahit ce lieu, mais, au début, il ignora ses voisins et commanda un léger repas et un autre whisky. Pendant quelques instants, il se sentit beaucoup mieux. Le monde du bon sens était revenu. On l’avait reconnu, et il était attentif à bien jouer son personnage. Tout allait bien. Puis il prit une bonne gorgée de whisky, et décida qu’il pouvait se risquer à accorder de l’attention à ses voisins.

Le résultat fut désastreux. Sur une centaine de gens, trois seulement semblaient vivants et réveillés: un petit garçon qui dînait avec ses parents, tous deux profondément endormis; un homme d’un certain âge qui en invitait trois autres, morts; et la femme qui jouait du violon-celle dans le trio. Pour le reste, y compris les serveurs, le quart, à peu près, était mort, mort à enterrer, et les trois autres quarts mangeaient, buvaient, bavardaient, les yeux ouverts dans leur sommeil. Cobthorn vit ceci très nettement. Il remarqua aussi que la pièce, avec le monde qu’elle contenait, semblait très éloignée de lui. On aurait dit qu’une partie de lui-même n’était pas dans cette salle à manger, mais planait quelque part au-dessus, y plongeant le regard avec une netteté terrifiante. Si, en désespoir de cause, il détournait son attention et la reportait sur lui-même, à table, de sombres réflexions venaient affoler son esprit. Sa carrière tout entière lui apparaissait comme un monument de futilité. Lui-même et ses amis étaient poussés au pouvoir par des électeurs qu’un pas de som¬nambule menait aux urnes. Ils agissaient dans leur long sommeil, tournaient en rond, dans leur travail comme ailleurs, les yeux fermés. Et qu’était-il, sinon le ministre d’un cabinet perdu dans le rêve? Des éditeurs qui ne s’étaient pas réveillés depuis l’enfance commandaient des articles de première page à sa louange ou pour son blâme. Les cabinets se réunissaient comme des victimes d’un hypnotiseur de music-hall. Prétendre qu’il s’accomplissait ainsi des choses vitales était manifestement absurde. Il lui était déjà arrivé, parfois, de se sentir las et découragé, quand il ne pouvait échapper à l’impression que rien d’utile ne pouvait être tenté. Maintenant, il voyait clairement que toute cette agitation et ce souci même étaient dérisoirement vains, que la vraie liberté d’action était une utopie, qu’ils étaient tous des pions qui s’imaginaient être des joueurs d’échecs, et que les buts inattendus et terribles qui étaient atteints venaient d’initiatives prises dans un monde invisible. Et les seuls à être vivants et réveillés, ici, étaient quelques minus, un illuminé crasseux, un serveur âgé, un petit garçon et une violoncelliste de province.

– Agréable dîner, sir George? demanda le maître d’hôtel, depuis son tombeau ambulant.

– Non.

Et le grand homme sortit d’un pas digne.

Le vieux Douglas Jerdan et Morrow l’atten¬daient dans le hall d’entrée. Il éprouva de la répulsion à les voir. Plus tard, dans la Rolls qui les conduisait au meeting, il pensa que la plupart des gens qui l’écouteraient seraient aussi endormis ou morts. Il ne fallait pas qu’il se conduise d’une façon ridicule. D’ailleurs, s’il devait se trouver en face de gens pleinement vivants et réveillés, et qui le regarderaient comme l’avait fait le type du train, il y aurait vraiment de quoi se faire du souci. Mais il y avait peu de chances, se disait-il avec un nouveau cynisme, pour que cette sorte de public se trouve à une réunion politique.

Tout ce qu’il avait à faire, décida-t-il, alors qu’ils se dirigeaient vers l’entrée de la salle, c’était de garder son sang-froid, d’essayer d’oublier cette histoire et, au moins, de donner le spectacle d’un important discours.

– Nous avons un bon parterre, sir George, dit Morrow dans son rêve d’agent du Parti. À la fois nos membres locaux, et tous les présidents et secrétaires de la circonscription. Ils vous attendent en haut, et vous avez le temps de dire un mot à quelques-uns.

Cobthorn grommela.

Ils étaient là, exactement comme il s’y était attendu : des morts et des somnambules. Mais il y avait aussi la fausse note inattendue, juste pour compliquer les choses. C’était une femme, une femme d’un certain âge, mariée à l’un des membres locaux, Frank Marley. Frank, le gai luron, l’un des farceurs du Parti et de la Chambre, lui apparaissait maintenant comme l’un des êtres les plus profondément endormis. Mais pour Mrs. Marley, qu’il n’avait jamais vue auparavant, c’était différent.

– Elle ne va jamais aux grands meetings, dit Frank, après les présentations, mais elle a décidé tout d’un coup, à la dernière minute, qu’elle viendrait ce soir. Vous devriez vous sentir flatté, George.

– C’est bien le cas, s’entendit affirmer Cobthorn.

Il se tourna vers cette dame:

— Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis?

Elle soutint son regard en souriant:

– J’étais curieuse de savoir ce que vous alliez dire, sir George.

C’était le même sourire, le même regard. Dans un éclair, il comprit qu’elle savait.

– Ne trouvez-vous pas que Leadington est une ville un peu somnolente? demanda-t-elle en jouant la légèreté, mais l’oeil dense (oui, dense, c’était bien cela).

– Absolument pas, répliqua-t-il avec véhémence, essayant de fuir son regard. N’est-ce pas l’heure d’y aller?

C’était l’heure, en effet. Les morts et les dormeurs se rangèrent. Cobthorn fut soulagé d’être libéré de Mrs. Marley. Elle avait peut-être bien été envoyée par l’illuminé souriant du train. Il avait beau essayer de l’oublier, il sentait encore un courant d’air froid sur la nuque.

Il entra en scène. Il fit un effort encore plus grand. Pendant une minute ou deux, ce fut un grand meeting comme les autres. La salle était pleine. Les applaudissements partaient du coeur. Le public était bon. L’estrade était une bonne vieille estrade, bien solide. Le président était un bon vieux solide pilier du Parti. Et lui-même, le conférencier principal, l’homme qui venait d’arriver, était le ministre de Sa Majesté, son conseiller privé, sir George Cobthorn, un paquet de notes devant lui, et sur le signal de qui les journalistes, aux tables de la presse, se mettraient à écrire frénétiquement.

Et puis, en un clin d’oeil, ce furent tous des dormeurs stupides dans un rêve, et des morts qui attendaient leur tombe. Tout en bas, tout en haut, au balcon, des rangées et des rangées d’absents, qui s’en iraient dans deux heures pour monter en aveugles dans des voitures et des autobus, et se plonger dans le sommeil plus profond encore de la nuit…

Quelque part, il entendit une toux, brève et sèche: il rencontra encore le regard et le sourire de Mrs. Marley.

– … Et maintenant… grand honneur… privilège… sans plus tarder, bourdonnait le cadavre de Douglas Jerdan, demander… éminent orateur… le ministre de Sa Majesté… sir George Cobthorn… Ils applaudissaient de nouveau, très loin. Il se leva, fit un pas ou deux en avant. Enfin, le silence, le silence…

– Monsieur le Président, mes amis…

Avait-il commencé de parler, ou bien rêvait-il qu’il faisait un discours? Il ne le saurait jamais. Dans la salle, un murmure, qui devint bientôt un tumulte. Les reporters, aux tables de la presse, les hommes et les femmes du parterre se levaient en s’exclamant.

Sir George Cobthorn était là, les yeux vitreux et le visage blanc. Il agitait les bras et il criait:

– Réveillez-vous! Mais réveillez-vous donc! Réveillez-vous donc!

 


Source : Revue Planète #15, courte nouvelle de J.B. PRIESTLEY, traduction de Louis Pauwels et Jacques Bergier.