Qu’est-ce que la vie? Voilà toute une question. Pour nous, humains (et autres mammifères), elle commence par ces deux organismes infimes – pourtant déjà bien vivants – que sont le spermatozoïde et l’ovule. La rencontre de ce couple infinitésimal, après avoir fait brièvement connaissance, culminera en leur union. Union au sens totalement littéral puisqu’il y aura fusion complète des deux corpuscules pour n’en former qu’un seul. Un seul nouveau corps, mais ô combien plus grand! À eux seuls, microscopiques résidents d’un monde qui nous est étranger, ils possèdent les plans pour la construction d’une entité organique qui leur est rien de moins que plus ou moins 500 billions (500 000 000 000 000) de fois supérieure en taille et en volume. Tout un projet! Quoique ça puisse sembler audacieux, c’est la nature qui suit son cours et ces êtres (cellules) ne sont pas devant une tâche irréalisable, mais bien devant « ce qui va de soi »! La complexité d’un système informatique n’est rien en comparaison à toute la logistique et la mécanique sous-jacente au corps humain. Le système digestif, à lui seul, possède une bibliothèque d’informations tout simplement gigantesque : le simple fait de transformer une pomme, de la décomposer chimiquement en molécules et d’en répartir les constituants au bon endroit et de la bonne façon tient d’une aberrante complexité et d’un « savoir-faire » qui dépasse notre entendement. Nous noircirions des millions de pages avant d’arriver à une complète description du seul système digestif alors que l’incroyable nombre d’informations et d’instructions de tout le système tient à l’intérieur de deux cellules microscopiques! Difficile de ne pas être en admiration devant une telle prouesse de la nature. Et pourtant, nous ne réfléchissons jamais à ces choses, elles font partie du domaine de la banalité. Nous savons qu’il en est ainsi pour tous les mammifères, mais nous n’occupons pas nos pensées avec ce genre de merveilleux mystères. En effet, bien au-dessus de tout cela, nous ne pensons qu’au nom que nous allons donner à l’enfant, à la couleur de sa chambre et à sa place à la garderie. Sera-ce un garçon ou une fille? Qu’à cela ne tienne! Ce sera une construction d’une incommensurable envergure considérant la « taille » des deux seuls bâtisseurs et détenteurs du plan! En fait, ils ne seront pas seuls dans leur entreprise, le corps entier de la mère sera de la partie apportant cornichons, crème glacée et beurre d’arachides comme matériaux de construction. De plus, tout le « chantier de construction » est prêt : liquide amniotique, espace suffisant et chaleur sont au rendez-vous. Mais ce « chantier de construction » n’est-il pas lui-même issu du travail précédent des deux entités microscopiques? C’est à donner le vertige! Et c’est précisément ce « vertige » qui est la raison d’être de cet article. Quelle beauté! Quelle admiration nous devrions avoir devant une telle réalisation de la vie!

Ne devrions-nous pas embrasser ce vertige de toute notre attention et questionner le paradoxe qui s’offre à nous : deux êtres microscopiques créent un être humain qui, lui, crée des êtres microscopiques qui créent un être humain qui…? Une version plus humaine de « la poule ou l’œuf? ». Que faisons-nous d’un aussi merveilleux paradoxe? Ah, oui, j’oubliais la fameuse berceuse pour s’endormir qu’est le Darwinisme.

C’est bien là la réponse « ultime » à ce paradoxe qui consiste à savoir ce qui est venu en premier : la poule ou l’œuf, le spermatozoïde et l’ovule ou l’homme et la femme. La réponse, c’est Darwin, c’est-à-dire ni l’un, ni l’autre, mais bien une succession hasardeuse de collisions entre atomes jusqu’à ce qu' »accidentellement », par pur « hasard », se forme une première molécule vivante qui, elle-même, toujours par hasard, se divise en deux et ainsi de suite. La vie serait donc née de hasard en hasard. Et tout ceci, bien sûr, en déclarant effrontément qu’un atome et un soleil ne sont pas, dès le départ, « vivants ».

Donc, rien de miraculeux, rien d’émerveillant, rien de divin, bref, rien de vivant en soi. Le hasard est roi et ce n’est qu’une suite de pures coïncidences, de fortuits accidents. Voilà ce qu’est la vie. Pas étonnant, dans ce cas, que notre « réussite » dans la « vie » ne soit établie qu’en fonction de nos richesses et nos biens matériels puisque, suivant cette logique, la vie n’a intrinsèquement pas de but. C’est l’art de l’insipide.

Mais laissons tomber cette vision dogmatique et matérialiste quelques instants et retrouvons un peu de ce sentiment enivrant qu’on éprouve devant le merveilleux, le miraculeux et le plus grand que nous.

Considérons deux merveilles/futilités que sont une plante (une orchidée) et un insecte (une abeille). Ils n’ont théoriquement rien en commun puisqu’issus de deux « branches évolutives » complètement différentes. Allons-y gaiement et redécouvrons le miraculeux.

 

L’abeille et l’orchidée

Les orchidées sont reconnues pour utiliser des stratagèmes très particuliers afin d’assurer leur pollinisation. Nous prendrons le cas, ici, des orchidées du type ophrys. N’ayant que l’abeille comme pollinisateur, les orchidées de ce type imitent donc parfaitement, par leur forme et leurs couleurs, l’apparence de celle-ci. Le déguisement est si parfait que l’abeille mâle s’y méprend et est attirée par l’orchidée comme par une charmante concubine. Et pour parfaire son stratagème, l’orchidée ophrys simule/sécrète les phéromones sexuelles produites par l’abeille femelle. L’abeille mâle, s’y méprenant, copule littéralement avec l’orchidée (du moins, tente) et, ce faisant, s’enduit de pollen qu’elle distribuera à sa prochaine fausse conquête. La séduction est complète et l’étroite relation entre l’orchidée et son pollinisateur tient presque du miracle. Pourquoi du miracle? Parce qu’ici le Darwinisme ne répond pas à l’énigme. Ce n’est pas un oiseau dont le bec s’est allongé au fil du temps pour cueillir des baies difficiles à atteindre, mais bien une fleur qui entretient une « relation amoureuse » avec un insecte.

Notons que l’orchidée ophrys, selon sa « famille », imitera tantôt l’abeille, tantôt le bourdon, mais dans tous les cas, elle se travestit à la perfection en concubine adéquate pour le mâle de l’insecte. Pourtant, et c’est là toute la magie, l’orchidée n’a pas d’yeux pour observer l’abeille afin de revêtir un déguisement approprié ni de nez pour sentir l’odeur des phéromones sexuelles de la femelle insecte afin de concocter le parfum adéquat. Tout se joue à un autre niveau. Il est tentant de se laisser aller à imaginer ici que ces deux êtres, bien que supposément de « nature différente », soient en vérité « issu du même moule ». C’est-à-dire que l’un existe pour l’autre et vice-versa. Tout comme si, au moment de la création, abeille et orchidée étaient deux réalités complémentaires, issues de la même matrice. Elles seraient donc « arrivées au même moment ». La poule ou l’œuf? Le spermatozoïde et l’ovule ou l’être humain, mâle et femelle? Et pourquoi pas tout ce beau monde en même temps?

La vie est miraculeuse sans bon sens et pourtant nous la banalisons où qu’elle soit. Nous nous détournons sans cesse de l’essentiel, c’est-à-dire de l’émerveillement naturel et amoureux que nous procure  la vie lorsque nous lui accordons notre attention. Bien sûr, la science lui accorde de l’importance en l’étudiant, mais lorsque cela demande que nous l’assassinions pour la disséquer en petits morceaux détachés du tout, à quoi bon. En effet, ce faisant, nous lui enlevons tout l’aspect « vivant » et n’en faisons que des bouts de mécanique aussi accidentelle que prévisible. Ne serait-il pas de loin préférable de vivre la vie en s’imprégnant de ses mystères et de ses miracles? Ils sont pourtant partout.

En effet, nous ne voyons plus le miraculeux et le merveilleux là où ils sont, c’est-à-dire partout, car nous avons oublié, en bon assassin du vivant, que tout est vivant.

L’illusoire distinction que nous faisons entre l’inerte et le vivant est tout simplement scabreuse. Rien n’est inerte, pas même la « vulgaire » roche ou l’atome d’hydrogène. Tout bouge, tout change au cours du temps, tout évolue. Ne dit-on pas que Dieu est en tout, donc partout?

Nous prenons l’Univers pour acquis et indigne de notre attention quoique nous ayons affaire à des beautés tant célestes que microscopiques qui défient notre entendement.

Notre quotidien est rempli d’événements dignes d’émerveillement. Du chant des oiseaux au concert des criquets en passant par le murmure du vent dans les arbres, la vie interpelle nos sens dans une remarquable symphonie tant auditive que visuelle. De l’arc-en-ciel à la lumière particulière de l’aube et du crépuscule en passant par l’éclair d’un orage, tout y est pour nous rappeler l’intensité et la merveille du  » miracle  » de la vie. Mais la majorité d’entre nous y est aveugle et sourde, écrasée sous le poids d’un quotidien forgé de responsabilités professionnelles, civiques et financières, alors que notre première responsabilité est celle de vivre la magie de la vie, de s’y fondre et de comprendre notre interaction avec elle.

 

Autres futilités

La Lune a un cycle de 28 jours, exactement comme le cycle menstruel des femmes. La spirale qui se forme dans nos éviers est la même qui guide les mille milliards de soleils d’une galaxie. Le nombre d’or se retrouve autant dans le ratio de tous les os de notre corps (et ceux des animaux) que dans les différents segments d’un éclair ou encore dans les craquelures d’un sol desséché.  Lors d’une tempête de neige, bien qu’il y ait des milliers de flocons de neige, aucun n’est identique. Y aurait-il un désir de la vie d’émerveiller? La Lune et le Soleil, vu de la terre, ont exactement le même diamètre. Toute une coïncidence, non? Les chances que le hasard y soit pour quelque chose sont pratiquement nulles. Qui plus est, cette même Lune qui tourne autour de la Terre le fait à une vitesse absolument égale à celle de sa rotation sur elle-même, d’où une « face cachée » à tout jamais aux habitants de la Terre. Une précision d’horloger appliquée à des dimensions cosmiques : à couper le souffle.

Tant de miraculeuses « coïncidences » devraient nous conserver dans un perpétuel état de béatitude face à l’ingéniosité, la complexité et le mystère de cette fabuleuse vie. Mais nous ne faisons que basculer l’interrupteur et payer notre facture d’électricité sans jamais se questionner sur ce qu’est l’électricité ou la lumière. Les « experts » et les « savants » s’en chargent pour nous. Ils ont découvert, maîtrisé et mis au service du peuple tout leur génie. Et pourtant, tout physicien qui se respecte est bien obligé d’admettre que personne ne sait ce qu’est l’énergie!

Alors, comment se fait-il que nous puissions à ce point passer à côté de la vie? Comment se fait-il que notre peu d’émerveillement n’ait aucune commune mesure avec tout ce miraculeux qui nous entoure?

Miracle, n.m : 1) Fait extraordinaire attribué à une intervention surnaturelle. 2) Fait survenant alors qu’on le croyait impossible. 3) Fait extraordinaire où l’on croit reconnaître une intervention divine bienveillante, auquel on confère une signification spirituelle. 4) Chose étonnante et admirable qui se produit contre toute attente.

S’agit-il donc de nous attendre à un événement, soit par répétition, soit par rationalisation ou encore d’en considérer la provenance comme étant « normale » afin de ne pas en voir le miraculeux? Redéfinissons certains concepts et hop!, le miracle disparaît?

Eh bien oui, et voilà tout le problème, et notre système d’éducation y joue d’ailleurs un grand rôle. En nous apprenant que « ceci est cela et c’est tout » et en nous répétant sans cesse ce que nous devons considérer comme important (avoir de bonnes notes, accepter la compétition comme mode de vie, se trouver un bon emploi, etc.), nous finissons par nous dénaturer et devenir sourds et aveugles (même muets) à la vie. Nous ne vivons plus, nous survivons.

Et à force de croire en notre ego et à notre propre importance, nous en arrivons à ne plus croire en celle de la vie dont nous ne sommes, en réalité, qu’une partie. Nous nous détachons d’elle et finissons éventuellement par en mourir d’ennui. Les paroles de Sénèque vont en ce sens :

Ce n’est pas que nous disposions de très peu de temps, c’est plutôt que nous en perdons beaucoup. La vie est suffisamment longue et elle nous a été accordée avec une générosité qui nous permet d’accomplir des très grandes choses, à condition toutefois que nous en fassions toujours bon usage; mais lorsqu’elle s’égare dans le luxe et l’insouciance, lorsqu’elle n’obéit à aucune valeur, il nous faut la contrainte de la nécessité suprême pour que nous nous apercevions qu’elle est passée alors que nous n’avions pas compris qu’elle était en train de s’écouler.

[…]

Ainsi en est-il : la vie qui nous échoit n’est pas brève, nous la rendons brève; elle ne nous fait pas défaut, nous la gaspillons.[1]

En somme, nous tuons la vie, mais nous ne le faisons pas consciemment, nous le faisons mécaniquement, par répétition d’acquis douteux et par inconscience. Il n’y a qu’à regarder les enfants s’émerveiller devant « un rien » pour en prendre conscience. Un rayon de soleil traverse une pièce empoussiérée et la simple vue d’un million de petites poussières dorées flottant dans l’espace est suffisante pour émerveiller n’importe quel enfant. Un chat qui trébuche, un oiseau qui répète des mots, le fait que même à grande vitesse, dans une voiture, le soleil « suit » l’enfant partout où il va : tout est prétexte à l’émerveillement.

Même si nous tentons de tuer l’émerveillement dans l’œuf, l’adulte le plus endoctriné est prompt à celui-ci. Ne sommes-nous pas en admiration devant les gigantesques pyramides d’Égypte? Certes, seulement jusqu’à ce qu’on nous explique qu’elles ont été construites à l’aide de 250 000 esclaves maltraités pour stupidement servir de tombeau à un roi despotique. Mais malgré tout, quelque chose demeure qui veut être découvert. Nous pouvons le sentir si nous y sommes attentifs.

Et c’est ce sentiment qu’il nous faut honorer à nouveau en déterrant l’amour de la vie qui réside en nous. Ensevelie de comportements mécaniques et inconscients et noyée dans la constante crainte égotique de « ne pas être comme les autres », dort au plus profond de nous tous une habileté à jouir d’un contact intime avec la vie, à vivre la réalité.

Alors, comme le Phoenix qui renaît de ses cendres, nous pouvons et devons laisser tomber l’inutile et le futile au profit d’une connexion sublime, sincère et intime avec la vie elle-même dans toutes ses manifestations.

Se souvenir (du latin subvenire : « se présenter à l’esprit » ), voilà qui réalisera la différence fondamentale entre le futile et le miraculeux.

Souvenons-nous. Et vivons à nouveau.

 

– Webmestre Zone-7

 


[1] Sénèque, De la brièveté de la vie, 1988, Éditions Rivages, ISBN : 2-86930-484-6