Extraits de

« De la brièveté de la vie »

par Sénèque


I-3 : Ce n’est pas que nous disposions de très peu de temps, c’est plutôt que nous en perdons beaucoup. La vie est suffisamment longue et elle nous a été accordée avec une générosité qui nous permet d’accomplir des très grandes choses, à condition toutefois que nous en fassions toujours bon usage; mais lorsqu’elle s’égare dans le luxe et l’insouciance, lorsqu’elle n’obéit à aucune valeur, il nous faut la contrainte de la nécessité suprême pour que nous nous apercevions qu’elle est passée alors que nous n’avions pas compris qu’elle était en train de s’écouler.

I-4 : Ainsi en est-il : la vie qui nous échoit n’est pas brève, nous la rendons brève; elle ne nous fait pas défaut, nous la gaspillons. Quand d’abondantes ressources princières tombent entre de mauvaises mains, elles fondent en un rien de temps, mais, même modestes, quand elles sont confiées à un bon dépositaire, elles fructifient avec le temps : de même, notre vie s’étend amplement pour qui sait en disposer.

III-1 : Tous les plus brillants esprits de tous les temps auront beau s’accorder sur ce seul point, jamais ils ne s’étonneront assez de cet aveuglement de l’intelligence humaine : les gens ne tolèrent pas qu’on occupe leurs terres et au moindre litige sur le tracé des limites, ils s’en remettent aux pierres et aux armes; et pourtant ils laissent les autres empiéter sur leur propre vie et vont jusqu’à introduire eux-mêmes ceux qui en seront les maîtres. Il ne se trouve personne pour vouloir partager sa fortune, mais on ne compte pas les gens auxquels chacun donne sa vie en partage ! On est vigilant quand il s’agit de conserver son patrimoine, mais dès qu’il s’agit de perdre son temps, on est particulièrement prodigue du seul bien qu’on s’honorerait de garder jalousement.

III-4 : Vous vivez comme si vous alliez toujours vivre, jamais votre vulnérabilité ne vous effleure l’esprit, vous ne remarquez pas tout le temps qui est déjà écoulé; vous le perdez comme si vous pouviez en disposer à volonté alors que ce jour même dont vous faites cadeau à une personne ou à une activité, est peut-être votre dernier jour à vivre. Toutes vos craintes sont des craintes de mortels, mais tous vos désirs sont des désirs d’immortels.

VI-4 : … Cette durée de la vie, que la raison prolonge, même si naturellement elle passe à toute allure, ne peut que rapidement vous échapper : c’est que vous ne cherchez pas à saisir ni à retenir ni à retarder ce bien le plus fugitif qui soit; vous lui permettez de s’en aller comme s’il s’agissait d’un bien superflu et toujours disponible.

VII-3 : … Mais il faut toute une vie pour apprendre à vivre et, ce qui te paraîtra peut-être encore plus surprenant, il faut toute une vie pour apprendre à mourir.

VII-8: … Chacun conduit sa vie à toute allure et souffre de tout attendre du futur et d’être insatisfait du présent.

VII-9 : Celui au contraire qui ne passe pas un moment sans en tirer profit pour lui-même, qui organise chaque jour comme si c’était son dernier jour à vivre, ne souhaite ni ne redoute le lendemain.

VII-10 : … Voilà pourquoi il n’y a pas de raison que tu considères qu’un homme ait vécu longtemps parce qu’il a des cheveux blancs et des rides : il n’a pas vécu longtemps, il a longtemps existé. Irais-tu jusqu’à considérer comme ayant beaucoup navigué un homme qu’une terrible tempête aurait intercepté à la sortie du port, qu’elle aurait ensuite promené de-ci de-là et au gré de vents furieux et contradictoires, elle aurait fait tourner en rond sur le même périmètre ? Il n’a pas beaucoup navigué, il a été beaucoup ballotté.

VIII-1 : Je suis habituellement étonné quand je vois des gens demander à d’autres gens leur temps, et ceux à qui s’adresse cette demande y accéder si facilement. Chacun prend en considération ce pour quoi on demande ce temps, mais aucun ne prend en considération le temps lui-même; on dirait que ce qu’on demande n’est rien, que ce qu’on accorde n’est rien. Les hommes jouent avec le bien le plus précieux d’entre tous; mais ils ne s’en rendent pas compte parce qu’il s’agit d’un bien immatériel, parce qu’ils ne l’ont pas sous les yeux et de ce fait, il est estimé à un prix très bas, je dirais même à un prix pratiquement nul.

IX-1 : Peut-il rien y avoir de plus stupide que l’impression qu’éprouvent certains – je veux parler de ceux qui se vantent d’être prévoyants ? Ils multiplient leurs activités dans le but de pouvoir mieux vivre; ils bâtissent leur vie en la dépensant ! Ils font des prévisions à long terme; or la meilleure façon de laisser sa vie se perdre, c’est de la remettre à plus tard; et cette attitude les prive de chaque jour qui vient, leur dérobe le présent tout en plaçant leurs espoirs dans le futur. Le plus grand obstacle à la vie est l’attente qui est suspendue au lendemain et qui gâche le jour présent. Tu disposes de ce qui est entre les mains de la Fortune mais tu laisses échapper ce qui est entre tes propres mains. Vers où regardes-tu ? Tout ce qui est à venir repose dans l’incertitude : vis sans t’arrêter !

XI-2 : Mais pour ceux dont la vie se déroule à l’abri des agitations du monde, comment ne serait-elle pas amplement suffisante ? De cette vie, rien n’est délégué à autrui, rien n’est disséminé ici ou là, rien n’est abandonné à la Fortune, rien ne disparaît par négligence, rien n’est soustrait par gaspillage, rien n’est inemployé; dans son intégralité, pour ainsi dire, elle rapporte des intérêts. Voilà pourquoi, si réduite soit-elle, elle est amplement suffisante et ainsi, quand sa dernière heure aura sonné, le sage n’hésitera pas à marcher d’un pas assuré à la rencontre de la mort.

XVI-1 : Mais ceux qui oublient le passé, négligent le présent, craignent pour le futur, ont une vie très brève et très tourmentée; lorsqu’ils vivent leurs derniers instants, ils comprennent, mais trop tard, les malheureux ! qu’ils se sont démenés tout ce temps pour rien.

XVI-3 : Ne va pas non plus considérer comme la preuve de ce qu’ils vivraient longtemps, le fait que la journée leur semble souvent longue, qu’ils se plaignent que les heures s’écoulent lentement jusqu’à l’heure fixée pour le dîner; car il suffit qu’ils se retrouvent sans occupation pour qu’ils deviennent fébriles parce qu’ils sont livrés à eux-mêmes, et qu’ils ne sachent pas comment organiser ou prolonger leur temps libre. C’est ainsi qu’ils aspirent à une quelconque occupation et tout le temps qui les en sépare leur est pénible; c’est tout à fait, ma foi, comme lorsque la date d’un combat de gladiateurs a été fixée ou qu’ils attendent le moment convenu pour quelque autre spectacle ou plaisir : ils veulent sauter les jours qui les en séparent. Tout délai imposé à la réalisation de leurs espoirs paraît long.

XVII-4 : Tous les plus grands bonheurs sont traversés de préoccupations et on ne fait jamais aussi peu confiance à la Fortune que lorsqu’elle se montre très favorable; pour rester prospère, on a besoin d’une nouvelle prospérité et pour remplacer les vœux exaucés, il faut en faire de nouveaux. Car toute situation due au hasard est instable et plus elle se trouve élevée, plus elle est exposée à la chute. En outre, personne ne trouve de charme à ce dont la chute est imminente; elle est donc nécessairement très malheureuse et pas seulement très brève, la vie de ceux qui se procurent au prix d’un gros effort ce qui nécessite un plus gros effort encore pour être conservé.