Cet article, librement numérisé et adapté pour le Web dans son intégralité, est issue de la revue ReLations, numéro 679, septembre 2002 et a été écrit par Jean-Claude Ravet.

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L’imaginaire de l’insécurité prend de plus en plus de place dans notre monde. Cela ne signifie pas que le sentiment d’insécurité soit un pur fruit de l’imagination : il y a de réels problèmes de sécurité capables de générer une crainte souvent justifiée. Mais en plaçant le thème de la sécurité au centre du discours politique, et en lui subordonnant tout le reste, il devient impossible d’imaginer le monde autrement que comme le lieu de tous les dangers, où l’autre constitue toujours une menace potentielle. Dans cette optique, la société devient un pis-aller. L’idéal étant que chacun se recroqueville sur soi-même, bien à l’abri dans son cocon. Faire crier les sirènes de l’insécurité, c’est donc paralyser l’action pour la construction d’un autre monde.

Au nom du droit à la sécurité et du besoin d’apaiser la peur, tout à fait légitimes, les systèmes de surveillance se déploient aujourd’hui tous azimuts. Les journaux annonçaient récemment qu’une compagnie américaine, soucieuse de contrecarrer d’éventuels enlèvements, favorise l’implantation de puces électroniques chez les enfants, qui pourraient dès lors être détectés où qu’ils soient grâce aux satellites. L’improbable – mais néanmoins angoissant – événement captive ainsi notre volonté. Le pire réglant la norme, chaque être humain peut dès lors être suivi à la trace!

Dans une société où les liens sociaux sont distendus au point d’être quasi inexistants, où l’espace public prend la forme de centres commerciaux, où la citoyenneté se vit le plus souvent sur le mode du clientélisme et en consommateur, où l’intérêt privé se substitue au bien commun, nous avons tout à craindre du délire sécuritaire, qui trouve là un terreau fertile. Aux États-Unis, la prolifération des gated communities, zones urbaines cadenassées, clôturées, avec gardes privés et système de caméras en circuit fermé, en est un signe inquiétant. La peur trouve un exutoire dans l’homogénéité ethnique, de classe, de style de vie.

Le durcissement des mesures coercitives, en guise de réponse à l’insécurité et de solution au mal être social, participe d’une dépolitisation radicale de la société. Tout se passe comme si on abandonnait la responsabilité citoyenne à un système répressif et autoritaire. Le projet de société, mobilisateur, se mue en réaction stérile devant la peur. Le tocsin de l’insécurité, qui appelle une réponse collective urgente à l’injustice et à la violence, devient le chant de sirènes paralysant et augurant le naufrage. Isolés les uns des autres, l’un et l’autre ne peuvent être que suspects et menaçants, n’ayant plus d’espace où un « nous » puisse se former : il ne reste alors qu’à se protéger des autres et de soi-même.

Dans Surveiller et punir, Michel Foucault a montré comment le Panoptique, système de surveillance pénitentiaire imaginé par le philosophe utilitariste Jeremy Bentham, représentait la manière de gouverner des sociétés modernes. Le prisonnier était discipliné par un système constant de surveillance sur le mode de « voir sans être vu », le contrôle s’opérant grâce à l’impossibilité de vérifier le contrôle. Le système de surveillance planétaire – et sa logique disciplinaire – est loin d’être dépassé. Il a même le vent dans les voiles et se raffine.

En effet, il est plus court, de nos jours, de dresser la liste les endroits où il n’y a pas de caméra de surveillance, épiant chacun de nos mouvement au nom de la sécurité, que de nommer les endroits où il y en a. Au fait… existe-t-il encore des lieux publics sans caméra de surveillance?

Il se nourrit dans le terreau de l’insécurité et de l’atomisation sociale. En fait foi la mise au point « encourageante » du système Pronostica, expérimenté en Europe, qui détecte les comportements suspects dans les lieux publics, et du système biométrique de reconnaissance automatique des visages. Grâce à celui-ci, le FBI avait stocké l’an dernier le profil facial des 100 000 spectateurs du Super Bowl et ce, en quelques heures, afin de repérer des criminels recherchés ! Big Brother n’est pas loin.

En réalité, il est déjà ici depuis un bail! Pensons aux cartes de débits d’où on extrait le profil de consommateur de chaque utilisateur ainsi que leurs allers et venus avec localisation et heure précise, aux systèmes GPS que l’on retrouve désormais dans les voitures, dans les ordinateurs portatifs et qui permettent encore un meilleur contrôle, etc.

La manière dont la société affronte la peur risque maintenant, de nous emmurer dans le silence et l’isolement. En empruntant au terrorisme sa logique destructrice, la promulgation récente, en de nombreux pays, de lois antiterroristes menaçant les droits fondamentaux met davantage la démocratie en échec, plutôt qu’elle ne la protège du terrorisme.

André Beauchamp, dans Gérer le risque, vaincre la peur (Bellarmin, 1996) pose judicieusement les voies pour en sortir. « C’est collectivement qu’il nous appartient d’apprendre à vaincre la peur. Nous ne le ferons pas sans nous être donné des raisons de vivre, de souffrir et d’aimer. Nous ne le ferons pas non plus sans apprendre à regarder la vie en face, dans ses laideurs comme dans ses beautés. Nous n’y parviendrons surtout pas sans l’instauration de processus démocratiques de participation politique. »