La philosophie positive étudie l’homme en général, autrement dit, l’homme abstrait; la philosophie ésotérique s’applique à l’homme concret : c’est l’investigateur lui-même qui est l’objet de ses études. Partant de cette constatation que l’homme est inconnu, son but est (le faire connaître l’homme à lui-même, tel qu’il est et tel qu’il pourrait, dans certaines con­ditions, devenir.

En principe, l’objectif final de la science positive est le même. Mais l’orientation des efforts est diamétralement opposée. Partie du centre, la science positive rayonne dans toutes les directions, et, avec la spécialisation, marche vers la périphérie dont chaque point constituerait à la limite une discipline à part. Partant de la multiplicité et de la variété observées sur la périphérie accessible à nos sens, la science ésotérique se dirige vers le centre. Elle tend à une synthèse de plus en plus générale.

La méthode de la science ésotérique est la même que celle de la science positive : l’observation, l’analyse critique des données observées, la déduc­tion rigoureuse à partir des faits établis. Cependant, cette similitude de méthode comporte une différence d’application due au caractère intime d’une grande partie des travaux ésotériques, caractère qui ne permet pas toujours d’exposer les résultats des expériences vécues et d’en débattre publiquement la validité. C’est pourquoi on applique ici cette même méthode avec la même objectivité rigoureuse, mais en sens inverse. Dans la science positive, on admet un postulat si l’on ne peut le réfuter; ici, on le réfutera si l’on ne trouve pas de faits ou de phénomènes qui le confirment.

Dans la civilisation occidentale, la vie intérieure de l’individu — avec toute sa richesse — se trouve reléguée à l’arrière-plan de l’existence. L’homme est tellement pris dans l’engrenage de la vie mécanisée qu’il ne lui reste plus le temps de faire halte, ni la puissance d’attention nécessaire pour tourner vers lui-même son regard mental. L’homme passe ses jours, absorbé par les circonstances. L’immense machine qui l’entraîne tourne sans arrêt et lui interdit de s’arrêter, sous peine d’être broyé. Aujourd’hui comme hier, et demain comme aujourd’hui, il s’épuise dans cette course effrénée, lancé clans une direction qui, somme toute, ne le mène nulle part. La vie passe presque inaperçue, rapide comme un trait de lumière, puis, toujours absent de lui-même, l’homme tombe, englouti.

Quand on demande à celui qui vit sous cette pression constante de la vie contemporaine de tourner vers lui-même son regard mental, il répond généralement qu’il n’a pas le temps de se livrer à un tel exercice. Si l’on insiste et qu’il acquiesce, dans la plupart des cas il dit qu’il ne voit rien. Brouillard. Obscurité. Dans des cas plus rares, l’observateur rapporte qu’il aperçoit quelque chose qu’il ne saurait définir, car cela change tout le temps.

Cette dernière observation est juste. En effet, tout change en nous et à chaque instant. Il suffit du moindre choc extérieur, agréable ou désagréable, heureux ou malheureux, pour que notre contenu intérieur prenne un aspect nouveau.

Si nous poursuivons sans parti pris cette observation intérieure, cette introspection, nous constatons bientôt, non sans surprise, que notre Moi, dont nous sommes habituellement si fiers, n’est pas toujours égal à lui-même : qu’il change. Puis, l’impression se précise; nous commençons à nous rendre compte qu’en fait, ce n’est pas un homme unique qui vit en nous, mais plusieurs, dont chacun a ses propres goûts, ses aspirations pro­pres et poursuit ses propres fins. Soudain, nous découvrons en nous-mêmes tout un monde plein de vie et de couleurs qu’hier encore nous ignorions presque entièrement. En poursuivant l’expérience, nous distinguons bientôt dans cette vie en perpétuel mouvement trois courants : celui de la vie pour ainsi dire végétale des instincts, celui de la vie animale des sentiments, enfin celui de la vie proprement humaine que caractérisent la pensée et la parole. C’est un peu comme s’il y avait trois hommes en nous. Mais le tout est enchevêtré de manière inouïe.

Nous apprécions alors la valeur de l’introspection comme méthode de travail pratique permettant de se connaître et de rentrer en soi. Au fur et à mesure que nous progressons, nous nous rendons toujours mieux compte de la situation réelle dans laquelle nous nous trouvons. Somme toute, le contenu intérieur de l’homme est analogue à un vase rempli delimaille à l’état de mélange par action mécanique. Si bien que tout choc subi par ce vase provoque un déplacement des parcelles de limaille. C’est ainsi que la vie réelle échappe à l’être humain, du fait du changement constant de sa vie intérieure.

Cependant, comme nous le verrons plus tard, cette situation insensée et dangereuse peut être modifiée de manière favorable. Mais cela demande du travail, des efforts conscients et soutenus. L’introspection poursuivie inlassablement a pour conséquence une sensibilisation intérieure. À son tour, cette sensibilisation intensifie l’amplitude et la fréquence des mou­vements lors du déplacement des parcelles de limaille. Ainsi, les chocs auparavant inaperçus provoqueront désormais de vives réactions. Ces mouvements, par leur amplification continue, pourront entraîner entre les parcelles de limaille un frottement d’une telle intensité qu’un jour on pourra sentir le feu intérieur s’allumer en soi.

Mais il ne faut pas que ce soit une simple flambée. Et il ne suffit pas non plus que le feu couve sous les cendres. Un feu vif, ardent, une fois allumé, doit être soigneusement entretenu par la volonté d’affiner et de la sensibilité.

S’il en est ainsi, notre état peut changer : la chaleur de la flamme pourra provoquer en nous la soudure.

Désormais, le contenu intérieur ne formera plus un amas de parcelles de limaille; il formera bloc. Les chocs subis ne pourront plus provoquer en l’homme, comme auparavant, un changement intérieur. Parvenu à ce point, il aura acquis la fermeté et demeurera lui-mêmeau milieu des tempêtes auxquelles la vie pourra l’exposer.

Telle est la perspective ouverte à qui étudie la science ésotérique. Mais pour parvenir à l’état qui vient d’être décrit, il faut se débarrasser dès le début de toute illusion vis-à-vis de soi-même, si chère soit-elle; car une illusion de cette nature, tolérée au départ, grandira en cours de route; des souffrances et des efforts supplémentaires pour s’en défaire seront ensuite nécessaires.

Tant que l’homme n’est pas parvenu à la soudure, sa vie constitue, en fait, une existence factice, puisque lui-même change à tout instant. Et comme ces changements se produisent sous l’effet de chocs extérieurs qu’il ne peut presque jamais prévoir, il lui est également impossible d’apprécier d’avance ses propres changements intérieurs. Aussi vit-il au gré des événe­ments, préoccupé par un constant « replâtrage ». En fait, il avance vers l’inconnu, au gré du hasard. Cet état de choses, appelé dans la Tradition la Loi du Hasard ou Loi de l’Accident, est la loi principale sous l’empire de laquelle l’homme tel qu’il est mène son existence illusoire.

La science ésotérique indique les possibilités et les moyens de se soustraire à cette loi. Elle aide à commencer une vie nouvelle, sensée; à devenir logique avec soi-même et, finalement, à se rendre maître de soi.

Mais pour s’engager utilement sur cette voie, il faut avant tout voir clair dans sa condition actuelle. Une image que l’on retrouve dans les sources les plus anciennes permet de se représenter et de garder à l’esprit cette condition : c’est l’Attelage.

Cette image représente par un attelage la structure de l’homme. Le corps physique est figuré par le carrosse; les chevaux représentent les sensations, les sentiments et les passions; le cocher est l’ensemble des facultés intellec­tuelles y compris la raison. La personne assise dans le carrosse est le maître.

Dans son état normal, le système tout entier est en parfait état de fonc­tionnement : le cocher tient fermement les rênes en mains et conduit l’équi­page en suivant la route que lui a indiquée le maître. Mais ce n’est pas ainsi que les choses se passent dans l’immense majorité des cas. Tout d’abord, le maître est absent. L’équipage doit aller le chercher pour se tenir à sa disposition. Tout est en mauvais état : les essieux ne sont pas graissés et crissent; les roues sont mal fixées; le timon a un jeu dangereux; les chevaux, bien que de race noble, sont sales et mal nourris; les harnais sont usés et les rênes ne sont pas solides. Le cocher dort. Ses mains ont glissé sur ses genoux et tiennent à peine les rênes qui peuvent à tout moment leur échapper.

L’attelage avance malgré tout, mais d’une manière qui ne présage rien d’heureux. En effet, abandonnant la route, il s’engage sur une pente de sorte que le carrosse pousse maintenant les chevaux qui n’arrivent pas à le retenir. Plongé dans un profond sommeil, le cocher oscille sur son siège et risque de tomber. Un triste sort attend évidemment un tel attelage.

Cette image offre une analogie très poussée avec la condition de la plupart des hommes et mérite d’être prise comme objet de méditation.

Le salut peut cependant se présenter. Un autre cocher, celui-ci bien éveillé, peut passer par la même route et apercevoir l’attelage dans sa malheureuse situation. S’il n’est pas trop pressé, il s’arrêtera peut-être pour aller au secours de l’équipage en détresse. Il aidera d’abord les chevaux pour faire cesser le glissement du carrosse sur la pente. Puis, il éveillera l’homme endormi et, avec lui, tâchera de ramener l’équipage sur la route. Il prêtera du fourrage et de l’argent. Peut-être donnera-t-il aussi des conseils pour le soin des chevaux, l’adresse d’une auberge et d’un carrossier, et indiquera-t-il la route à suivre.

Il appartiendra ensuite au cocher secouru de mettre lui-même à profit l’aide et les indications reçues. C’est à lui qu’il incombera désormais de mettre toutes choses en ordre et, les yeux ouverts, de poursuivre le chemin qu’il avait abandonné.

Il devra surtout lutter contre le sommeil. Car s’il s’endort à nouveau, si l’équipage quitte la route et court le même danger, il ne peut espérer que la chance lui sourie une autre fois, qu’un autre cocher passe à ce moment à cet endroit et vienne encore à son secours.

Nous avons vu que la pratique de l’introspection conduit très vite à la constatation que notre vie intérieure change presque à tout instant. Cepen­dant, l’homme prétend avoir de la suite dans les idées et être conséquent dans les actes. La vie, d’ailleurs, exige qu’il donne cette impression et il ne peut que difficilement se dérober à cette exigence. Parole donnée, engage­ments pris, voeux prononcés le lient malgré les changements perpétuels qu’il vient de découvrir en lui et qui lui expliquent enfin la cause profonde de ses difficultés, de ses conflits intérieurs et extérieurs et des chutes dont sa vie est marquée.

L’homme réagit tant qu’il peut contre cette pression constante des diffi­cultés et des obligations qui pèsent sur lui. Quant aux changements inté­rieurs, il en tient généralement compte par des réactions instinctives com­pensatrices et adopte en chaque circonstance une attitude définie. Il veut à tout prix, sinon être, du moins paraître logique avec lui-même et maître de ses actes. Ainsi, lors d’un coup de chance, d’un succès inattendu, il cherche à persuader son entourage et indirectement à se persuader lui-même qu’il n’est pas du tout étonné, qu’il avait prévu de longue date le déroulement des faits et que tout avait été calculé d’avance. En cas d’insuccès, il en impute la faute aux autres, aux événements et, en général, aux cir­constances.

C’est parce que le frottement de la limaille produit en nous une sensa­tion désagréable, et que nous éprouvons le besoin de nous en débarrasser. Le mouvement de la limaille s’arrête lorsque nous trouvons une solution et parons ainsi le choc reçu : la découverte d’un fautif nous le permet. Ainsi l’homme nous apparaît constamment préoccupé de ce replâtrage intérieur qui, avec le temps, se fait en lui de façon presque automatique.

Ceci étant, on peut se demander comment définir ces changements intérieurs ? Qu’est-ce qui change ?

L’homme, parlant de lui-même, dit : Moi. C’est le terme peut-être le plus énigmatique et le moins défini dans le langage humain. En effet, parlant de son corps, l’homme le traite en tierce personne, ce qui est juste. Or, par­lant de son Âme, il la traite également en tierce personne. Il affirme par là qu’il n’est ni son corps ni son Âme. Quoique cela puisse paraître à première vue paradoxal, telle est bien la règle pour l’immense majorité des êtres humains. Mais si l’homme n’est ni corps ni Âme, qu’est-ce que l’homme ?
Qu’est-ce que son Moi qu’il sent en lui et auquel il s’efforce de communi­quer ne serait-ce qu’une apparence de continuité logique ?

Ce sont justement les parcelles de limaille dont la position relative change tout le temps qui, dans leur ensemble, représentent en nous notre Moi. Ce Moi n’est pas constant, il prend une multitude d’aspects différents, mais c’est quand même le Moi, avec lequel l’homme, tel qu’il est né sur Terre, évolue dans la vie.

Ce Moi non seulement n’est ni constant ni permanent, mais encore il est multiple, étant donné que chacun des trois hommes coexistant en l’homme, et dont nous avons parlé plus haut, est également un sujet compo­site. De sorte que notre Moi est en fait l’ensemble d’une multitude de petits moi, relativement autonomes, dont chacun a tendance à agir à sa façon. Telle est la nature de notre Moi, légion selon l’Évangile.

Si l’on revient à la question : qu’est-ce que l’homme, on pourra à présent lui donner une réponse précise : c’est la Personnalité. En d’autres termes, c’est M. X., s’identifiant à cet organisme psychique qui demeure en lui et qui n’offre rien de stable, ou très peu de stabilité; qui change selon les impressions reçues, agréables ou désagréables, et même au gré des chocs physiques.

[…]

Pour y parvenir [devenir maître de lui-même], il est nécessaire d’étudier la structure de notre Personnalité. Car ici, comme partout, la Connaissance nous conduit vers le pouvoir.

Revenons une fois de plus à l’image des trois hommes qui coexistent en l’homme. En réalité, il s’agit des trois grands courants de notre vie psychique : intellectuel, émotif et instinctif-moteur, ce qui correspond approximativement, sans délimitation nette cependant — on verra plus loin pourquoi — à nos pensées, à nos sentiments et à nos sens et sensations.

Le centre de gravité de chacun de ces trois modes de notre vie psychique se situe dans le cerveau, le coeur et les lombes : ces termes ne doivent toutefois pas être pris trop à la lettre. Car au moment où une impulsion est reçue ou émane de l’un de ces trois centres, les deux autres, quoiqu’ils y prennent part, adoptent généralement une attitude passive. De sorte que celui qui à ce moment-là commande, parle au nom de la Personnalité dans son ensemble et par là représente l’homme tout entier.

Plus loin, cet état de choses sera examiné en détail. Pour l’instant, essayons de fixer les idées exposées sous forme d’un schéma qui, complété au fur et à mesure de nos études, servira d’instrument courant de travail.

Ces trois centres, qui représentent les trois courants dont notre vie psychique est composée, ont chacun une fonction double : de réception et de manifestation. À ce point de vue, le système est admirablement conçu, chaque centre, dans son domaine, répondant parfaitement aux besoins de la vie intérieure et extérieure de l’homme.

Rappelons à nouveau que la théorie des fonctions et de l’emplacement des centres psychiques est conventionnelle, en ce sens que ce sont des centres de gravité. Nous pensons principalement par la tête, mais pas exclu­sivement. Il en est de même en ce qui concerne notre coeur, dans lequel nous plaçons le centre émotif. Le centre moteur gère la vie instinctive, ainsi que la motricité et les mouvements psychiques : son activité est ainsi répandue dans le corps entier. Cependant on le place au premier étage, qui correspond aux lombes et à l’abdomen pour des raisons qui deviendront claires par la suite.

La Personnalité humaine, cet ensemble mouvant de parcelles de limaille, n’est toutefois pas destinée à l’inaction. Bien au contraire, ce corps psy­chique est un organisme conçu pour jouer un rôle déterminé, mais il n’est généralement pas utilisé à cette fin. La raison en est que nous nous en ser­vons sans le connaître, sans l’avoir étudié et compris.

Les études ésotériques débutent précisément, pour chacun, par l’étude du contenu, de la structure et du fonctionnement de sa Personnalité. Précisons les fonctions psychiques des trois centres :

  • le centre intellectuel enregistre, pense, calcule, combine, recherche, etc.;
  • le centre émotif a pour domaine les sentiments ainsi que les sensations et passions raffinées;
  • le centre moteur dirige les cinq sens, accumule l’énergie dans l’organisme par ses fonctions instinctives et préside, par ses fonctions motrices, à la consom­mation de cette énergie.

Le centre moteur est le mieux organisé des trois. Alors que les deux autres ne se constituent et ne s’organisent qu’au fur et à mesure de la crois­sance et du développement de l’enfant, le centre moteur fonctionne déjà dès la conception. Il est ainsi le plus ancien et le mieux ordonné. Il est aussi, pour ainsi dire, le plus sage, quoiqu’il lui arrive de commettre des erreurs.

Par contre, les deux autres centres nous placent devant de graves dif­ficultés. Ils sont anarchiques, empiètent souvent l’un sur le domaine de l’autre, et sur celui du centre moteur de telle sorte que celui-ci se dérègle.

En fait, nous n’avons ni une pensée pure, ni un sentiment pur, et nos actions non plus ne sont pas pures. En nous, tout est mélangé, et même enchevêtré, le plus souvent par toutes sortes de considérations venant tantôt du centre intellectuel qui, de ses calculs, entache la pureté du sentiment, tantôt du centre émotif qui brouille les calculs du centre intellectuel.

Ainsi, il est impossible de mettre de l’ordre dans notre vie psychique, de la faire sortir de son état de perpétuelle anarchie et de son profond non-sens sans avoir étudié à fond la structure de notre Personnalité. C’est grâce à cette étude que le chercheur pourra procéder au réglage et à la mise au point de cet organisme. Et il n’y a d’autre moyen d’y parvenir que le travail sur soi-même, l’observation intérieure.